Faut-il faire son compost ou attendre le Grand Soir? partie 1

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Dans les cercles écologistes, on aime bien critiquer le « colibrisme », ce mouvement inspiré de Pierre Rabhi qui consiste à dire que c’est à chacun de faire un petit geste, même minime, plutôt que d’attendre que les autres changent. Face à cela les opposants arguent que c’est sympa de trier ses déchets mais tant que Exxon et autres multinationales continueront à extraire du pétrole jusqu’à épuisement, et tant que le « système » (sans qu’on sache très bien ce que ce système recouvre exactement) sera encore sur ses pieds, il continuera, méthodiquement à exploiter la moindre ressource pour la transformer en PIB, donc bon. Et puis face à millions de vols quotidiens, à quoi ça sert que moi je me prive de mes vacances ? Même si j’arrête d’aller aux supermarché, je vois que les caisses d’Auchan et autres sont pleines le samedi. A quoi ça sert que je souffre quand la canicule s’installe sur ma ville en refusant de climatiser mon appartement, alors que tous mes voisins le font ? Et même si la France toute entière change, il reste les fameuses classes moyennes de l’Inde ou de la Chine qui vont se mettre à manger de la viande, ou acheter des voitures, ou partir en « petit week-end » de trois jours.

Les opposants au colibrisme ont raison sur un point : nous participons à un système que nous le voulions ou non, et à moins d’en vivre entièrement coupé, sans un euro à la banque, et jamais rien consommer qui ne soit local, éthique et bio, tant que ce système continue à tourner, les actions individuelles ne serviront à rien. Comme l’écrit Starhawk (in Femmes, magie et politique, lecture que je recommande vivement) : « Ce dont nous faisons l’expérience comme d’une souffrance individuelle est l’échec de notre mode de vie. Tout ce que je fais, mange, tout ce avec quoi je m’amuse – que je fasse une tasse de café, prenne ma voiture pour aller au cinéma ou mette le chauffage – contribue d’une manière ou d’une autre à la destruction générale ». Puis tout ramener à l’action individuelle revient à encourager un système individualiste libéral, dans lequel chaque individu est libre de ses choix, fixe le marqueur de ses efforts, sans plus de contrainte que son échelle de valeur personnelle (par exemple : moi je veux bien arrêter l’avion, mais je continue la viande. Moi je mange bio, mais quand même j’installe une clim chez moi). Or d’une part cette vision de la société comme juxtapositions d’individus morcelés conduit forcément à se caler sur le moins disant, et par ailleurs empêche toute action collective. Le projet de Notre Dame des Landes n’a pas été abandonné parce qu’individuellement quelques personnes en France ont arrêté de prendre l’avion, mais parce qu’une action collective et coordonnée a été possible. Le broyage des poussins va être interdit, parce que l’association L214 a employé la force de frappe de tous ses militants de longues années durant. Idem pour le projet Europa City.

La prise de conscience individuelle sera malheureusement différente – en l’absence de contrainte et dans un régime qui respecte les libertés d’un individu à l’autre : nous n’avons pas les mêmes sensibilités, pas les mêmes préférences, et ne voyons pas l’urgence de la même façon. Chaque personne engagée dans une transition écologique de son mode de vie voit bien qu’elle agit à contre courant d’une partie de son entourage, et que s’il faut attendre que chacun arrive au même niveau de prise de conscience et d’engagement individuel, il risque d’être trop tard.

Mais pour autant le changement de mode de vie individuel reste capital et il doit être aussi radical que possible. C’est pour cela que chacun souffre je pense d’un décalage constant entre sa vie et ses valeurs. Même si on mange bio, qu’on fait pousser ses légumes, on continue à avoir son argent chez des banques qui soutiennes les énergies fossiles, à payer les impôts pour un état qui ratiboise les services publics et offre des cadeaux fiscaux aux grandes entreprises climaticides, on travaille peut être encore dans un domaine qui n’est pas parfait, on prend l’avion de temps en temps car on a du mal à s’en passer… Et si notre mode de vie n’est pas aussi radical que ce que l’on souhaite, c’est parce que tout dans le mode de vie moderne reste imbriqué, et qu’il est difficile de sortir d’un système fondé sur la croissance du PIB, financé par une monnaie sans valeur, une consommation de biens inutiles, l’enrichissement de quelques uns au détriment de tous les autres, et la destruction pure et simple de tout le monde vivant.

Pour autant, justement, les petits geste ou la transition comme chacun l’appelle, qui consistent très concrètement à changer un certain nombre de chose dans notre vie quotidienne, redéfinissent en réalité notre vie en profondeur – mais aussi notre pensée. En occident – et en France surtout – on aime bien les théoriciens, et les belles constructions intellectuelles. C’est peut être cela entre autres qui a fait échouer les luttes des années 70, toutes empêtrées dans leurs idéologie. Et face à la grandeur du théoricien, on va avoir un certain mépris pour la vie pratique, concrètement : qu’est ce qu’on mange, où est-ce qu’on habite, comment on s’habille ? (vie pratique d’ailleurs reléguée depuis les temps modernes aux femmes et dénuée de toute valeur marchande, ni de valorisation sociale). Mais la pensée n’est possible que si il y a une base matérielle derrière. Même pour écrire Critique de la raison pure, il faut faire (ou faire faire) son ménage, manger, dormir… Dans le monde moderne, cette vie matérielle est devenue invisible : on se fait livre des repas tout prêt par Uber Eats, on appuie sur un bouton pour avoir de la lumière, bientôt notre frigo connecté commandera un dîner pour nous…Et on voit bien que justement revenir à un mode de vie plus écologique, c’est perdre cette immédiateté, c’est prendre plus de temps pour faire des choses (faire le marché vs aller à l’hypermarché, cuisiner vs manger tout prêt, fabriquer ses pâtes, son vinaigre, jardiner…).

D’une part je crois que revenir à plus de pratique, se poser ces questions concrètes rend assez heureux (je pense que tous ceux qui se sont engagés dans une transition écologique le ressentent), d’une part parce qu’on se sent plus en accord avec ses valeurs, parce qu’on est dans l’action même minime, au lieu de subir, et plus aussi parce qu’on s’éloigne par de petits pas de cette vie hyper technologique et immatérielle, parce que c’est concret de coudre un mouchoir, de faire un gâteau, de réparer quelque chose. En s’en éloignant, peu à peu on ouvre notre champ mental et notre façon de penser à d’autres possibles : peut-être qu’on n’a pas besoin d’avoir une aussi grande maison ? de partir si loin ? de prendre cette promotion ?

C’est bien parce qu’on rentre dans une praxis – pour employer un mot un peu pompeux – écologique, que l’on peut penser différemment et envisager un autre monde, radicalement différent. Et c’est à ce moment là qu’on se rend compte que tout est lié : lutte politique, féministes, inégalités, destruction du vivant. Tout va ensemble. J’admire beaucoup Marx pas seulement parce que c’est un penseur extrêmement puissant et actuel, mais parce que c’est le premier philosophe en occident à avoir « mis les mains dans la cambouis » à s »être intéressé au concret de la vie ouvrière. Le Capital rengorge de chiffres ultra précis qui décomposent le prix des objets produits, de descriptions d’usines, de chaînes de montage, de machines. Mais c’est bien parce qu’il est parti des conditions pratiques de la vie ouvrière, qu’il a rappelé que le travail restait un travail fait avec la sueur et le sang des ouvriers et non une abstraction, comme dans les théories des économistes précédents, qu’il a pu développer en même temps une vision totale des mécanisme qui sous tendaient le système capitaliste.

A suivre…